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L'insoutenable situation des rapatriés et réfugiés du côté d’Anse-à-Pitres (2)

Après la visite du Parc Cadot, notre équipe s’est rendue à Tête-à-l’eau. La situation des expulsés de République Dominicaine n’y est en rien plus enviable.  Lors de notre passage, on les incitait déjà à quitter leurs camps de fortune. Et la même incompréhension habitait les esprits.

Joël Jean-Baptiste et Jacques Amand - 7 octobre 2015

En septembre dernier, nous nous sommes rendus de Jacmel, en bateau, la voie la plus utilisée par la population, malgré notre peur collective de la mer. Nous avons pu visiter deux des trois principaux sites où se sont installées les populations rapatriées et réfugiées depuis l’été 2015 et la mise en œuvre du Plan national de régularisation dominicain. Le camp de Fond Jeannette, très éloigné, à une demi-journée à moto d'Anse-à-Pitres, fut principalement exclu pour cela. Les informations recoupées nous font savoir qu’une centaine de familles y résident et que la situation n'est pas très différente de celle des deux autres camps. Malgré tout, nous espérons pouvoir y aller prochainement pour vérifier par nous-mêmes la situation.

Après Parc Cadot, nous nous sommes donc rendus à Tête-à-l’eau. Le site se trouve dans la section communale de Boucan Guillaume. Une zone encore boisée - bien que ceux qui résident dans les parages vivent quasi exclusivement de la production de charbon de bois - où l'espace haïtien n'est séparé du voisin dominicain que par un petit cours d'eau, la rivière Aqua Neg.

Dans les faits, nous raconte-t-on, Tête-à-l'eau était une petite ville frontalière haïtienne, avec tous ses attributs : école primaire, tribunal de paix, bureau des contributions, église catholique, cimetière, casernes, etc. Mais quand les premiers réfugiés sont arrivés début mars 2015, ne subsistait que l'église Saint-Augustin,  une maison habitée par une femme d'un certain âge et ce qui reste des casernes. Le dictateur Duvalier avait en effet fait raser ce village dans les années 60, parce que des kamoken (opposants armés au régime) s'y cachaient.

Comme son nom l’indique, le lieu surplombe une source desservant à la fois le territoire haïtien et la République dominicaine. En ces temps de frictions politiques et de choléra, ce n'est pas le moment de laisser survenir une crise sanitaire. D'où l'urgence d'évacuer le site.

Lorsque nous avons débuté notre visite, nous avons été informés qu’une trentaine de familles avaient été évacuées le 7 août dernier. Quelques-uns étaient déjà de retour, faute d’avoir trouvé mieux ailleurs. Pourtant, une vingtaine de familles se préparaient à nouveau à partir dans les véhicules de la délégation et un autre affrété à cet effet. Les négociations nous semblé très difficiles. Où aller? Quel serait le montant du viatique? Où allait-on les déposer sur la route? Pourquoi détruire le logement qu'ils s'étaient construits? Pourquoi le montant ou le mode de calcul du viatique n’est-il pas public? Pourquoi s'échelonne-t-il de 1 000 à 5000 gourdes ?

En fait, Tête-à-l’eau n'est pas un camp, à proprement parler, c'est un pauvre village avec ce qui s'apparente à une rue principale. La population de la zone a accueilli les arrivants et leur a indiqué cet espace apparemment disponible faisant partie du domaine privé de l'Etat. Les rapatriés-réfugiés ont donc commencé, du moins en ce qui concerne les premiers arrivés, à lotir leur position : maison, cour, petit jardin de survie. Pour ceux qui sont arrivés après, la bidonvilisation a commencé à entrer en œuvre.

Les “charpentes” des maisons sont faites de petit bois, chapardé par ci par là ou acheté à de pauvres paysans. La structure est ensuite recouverte de vieilles tôles, de bâches, de plastiques divers, etc. On retrouve la structure centrale classique des maisons de 2 pièces de la campagne haïtienne. Le camp comptait, lors de notre passage, 627 personnes réunies en 140 familles. Nous avons été frappés par la dignité et la lucidité des gens. Ils étaient misérables, désespérés, mais ils réfléchissaient calmement et essayaient de trouver une solution. Leurs situations étaient diverses et appelaient des réponses tout aussi diverses.

Ils se concertent. Ils viennent d'une zone bien identifiée en République Dominicaine, Aguanegre, Altagracia, Mensi, Abila, Lamansed. Ils se sont rencontrés et ont fait la route ensemble. Certains ont été arrêtés et expulsés. D’autres, face aux menaces de répétition du massacre de 1936, ont choisi, au lieu de perdre la vie, de prendre les devants. Ceux qui avaient récemment émigré étaient à la recherche d'une vie meilleure. Alors à quoi bon revenir dans leur patelin ? Ils sont sûrs qu'ils ne seront pas les bienvenus dans leur famille. « Mais si nous ne pouvons pas rester ici pourquoi l'Etat ne nous offre-t-il pas un espace, en lotissement ? On le paiera par traites. Nous voulons vivre en paix, travailler, éduquer nos enfants, nous dit Julienne. »

Certains ont quitté Haïti depuis 30-40 ans. Ils n'ont plus aucun contact avec leurs familles. Sur la route, nous avons rencontré une petite fille qui ne comprenait pas le créole. Il y a des familles séparées, des mères, des pères, des frères et sœurs pris dans des rafles. Un père a été expulsé, laissant derrière lui des enfants de 17, 15 et 4 ans. Nous avons rencontré une famille entière, le père a 42 ans, sa femme 38. Tous deux sont nés de parents haïtiens, de l’autre côté de la frontière. Ils ont été expulsés avec leurs quatre enfants. Et ils gardent le sourire.

Avec son créole mâtiné d’espagnol, l’homme explique que c'est la première fois qu'il visite Haïti, le pays de ses ancêtres. Et sa compagne de questionner : « Sommes-nous chez nous, dans notre pays ? Nous avons été pourchassés en terre voisine, nous voilà à nouveau pourchassés, nous recevons des pressions et des menaces ». Ils ont du mal à comprendre le rôle et la position de l'OIM. « Si je suis Haïtienne, dans mon pays, qu'ai-je à voir avec le service de l’immigration ? Pourquoi toutes ces longues et fastidieuses questions, alors que nous sommes épuisés et que nous avons faim. »

Tous ont reconnu le danger de propagation du choléra et ne souhaitent pas en être les vecteurs. Pour cela, ils se sont mis à construire eux-mêmes des latrines. Avec de l'aide, ils auraient pu creuser des installations aux normes, mais comme à Parc Cadot, toute aide leur est interdite. Beaucoup espèrent reprendre leur vie en République voisine quand la situation se sera calmée. L'UNHCR les a rencontré et a promis d'aider tous ceux qui sont nés en pays voisin ou qui ont des enfants mineurs nés là-bas, à recouvrer leurs droits. Malheureusement, les téléphones donnés sonnent aux abonnés absents.

Joël Jean-Baptiste et Jacques Amand

 

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