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Enquete  -Enquête

L’habitat collectif demeure un défi

Alors que Port-au-Prince continue de s’étaler en faubourgs tentaculaires, la question de l’habitat collectif et de la vie en appartement redevient d’actualité. Pourtant jusqu’ici les tentatives de construction ne semblent pas donner satisfaction. Découverte de quelques initiatives récentes ou plus anciennes.

 Dumas Maçon - 24 Octobre 2015 - Photos: Pierre-Michel Jean

La Saline. A quelques encablures du plus grand marché de la capitale, quelques bâtiments sur 3 niveaux illustrent l’une des tentatives de construction de logements collectifs qui ont émaillé les mandats de Jean-Bertrand Aristide et de René Préval. Douze immeubles ont été érigés pour accueillir 240 familles. Chacune s’est vue attribuer une ou deux pièces, lors d'une distribution très politisée, ménée par les partisans du pouvoir d'alors. L'Entreprise publique de promotion de logement sociaux (EPPLS) étaient censée intervenir après, pour gérer ces nouvelles constructions. Niet. Chacun des habitants en a disposé comme bon lui semble, louant ou vendant, même sans le moindre document légal. 11 ans après le lancement du projet, les bâtisses sont en très mauvais état. Les toilettes ne fonctionnent plus, les fenêtres ont disparu et le quartier demeure le théâtre d’affrontements entre gangs rivaux…

PMJEAN-2149Quoique maintes fois imaginée comme piste de solution au problème d'habitat du pays, le logement collectif existe peu en Haïti. Et une expérience comme celle de la Saline n’encourage pas à renouveler l’investissement. Pourtant, l’étalement anarchique des constructions, qui mène au bétonnage de secteurs entiers de la capitale, à la disparition de zones agricoles, et à une urbanisation sauvage du pays, n’est pas viable non plus. Depuis le séisme du 12 janvier 2010, de nouveaux projets portés par les ONG et par l’UCLBP tentent de relancer l’idée. 

Delmas 32. De loin c'est une masse impénétrable de maisons sur une colline. Lorsqu’on s’approche, on découvre un quartier tissé de ruelles et d'impasses, quelques batisses en équilibre instable et des chantiers improbables. Le résultat de trente ans de constructions anarchiques. A deux pas de la route principale, au bout d'un couloir, on découvre une dizaine de maisons. Construites suivant le même plan, sur deux niveaux, elles ont été remises clé en main par JP/HRO, l’ONG fondée par l’acteur américain Sean Penn à l’origine du projet, il y a un an, à quelques heureux bénéficiaires qui vivaient jusque-là dans des camps ou dans des “maisons rouges”, c'est-à-dire très affectées par le séisme. L'ouvrage a mobilisé pendant de longs mois des acteurs internationaux et nationaux, aujourd'hui satisfaits de cette “intervention chirurgicale”.

Des maisons reconstruites et des soucis en perspective

Chaque maison accueille deux familles : un propriétaire et un locataire qui sera hébergé gratuitement durant trois ans. Margareth Télusma, 27 ans, est de cette cohorte de nouveaux arrivants. Dans un étroit deux-pièces au rez-de-chaussée, elle s'est installée avec les trois autres membres de sa famille. “Avant je vivais dans un camps à la route de l'aéroport, explique la jeune femme. C'était pénible. Quand on m'a proposé de venir habiter ici, j'ai vite dit oui.” Comme beaucoup, Margareth mène son commerce informel. Pour joindre les deux bouts, elle a quitté l'enseignement primaire, il y a deux ans, pour se lancer dans la vente au détail de produits cosmétiques importés de République dominicaine. C'est ainsi qu'elle espère payer son loyer à la fin de la période de grâce de trois ans.

PMJEAN-1384Pour les propriétaires, l'avantage c'est d'avoir sa maison reconstruite, de disposer d'une partie pour affermer ou plus simplement d'un toit. C'est déjà cela. Pourtant, on redoute déjà des conflits futurs entre propriétaires et locataires. “Si à la fin des trois ans le locataire refuse de vider les lieux mais ne peut pas payer, qu'est ce qu'on en fait ?” interroge Jean Edner un riverain avisé. “Déjà que dans la majorité des cas, les suivis légaux, c'est à dire l'enregistrement chez le notaire et les paiements d'impôts ne sont pas faits”, lâche t-il.

Mais c’est surtout pour les locataires que l’on peut s’inquiéter. En Haïti, ceux-là n'ont souvent aucun recours face aux caprices des propriétaires. Et face aux incertitudes de l'avenir, mieux vaut avoir son propre toit, quel qu'il soit. “Le propriétaire peut à tout moment monter le coût du loyer, résume Margareth. A ce moment soit tu paies soit tu quittes. Je me prépare déjà à cette éventualité. Et je travaille fort pour avoir mon chez moi dans pas longtemps. Ce ne sera pas l'endroit idéal mais au moins je serai à l'abri de bien des choses.”

PMJEAN-1363“En Haïti, le logement individuel est encore la forme d'habitat la plus répandue, alors que ce modèle n'est plus viable, admet Gary Philotecte, directeur de JP/HRO. A Delmas 32, la population est dense, environ 90 000 habitants par km2. Nous y avons quand même réparé des maisons et renforcé d'autres mais nous avons tenu aussi à travailler à casser les mentalités sur la propriété. En ce moment, nous construisons une quarantaine de logements sur le modèle de la copropriété.”

Le pari de la copropriété en ligne de mire

C'est effectivement plusieurs sites de construction que l'on découvre en parcourant le quartier de Delmas 32. A la rue Durand, l'édifice du futur marché et un “complexe de logements” prennent forme. Là, des engins de constructions vrombissent et les chefs d'équipe font entendre leurs voix. Dans quelques mois plusieurs familles du quartier ou des camps y seront relogés suivant un modèle de copropriété. “Tout un défi” observe Gary Philotecte.

À plusieurs kilomètres là, à Petion-Ville, le décor change. Le style aussi. Dans les quartiers de Nerette et de Morne-Hercule, le projet 16/6 a construit du neuf, suivant un autre modèle. Depuis 2012, 20 familles habitent les structures simples d'un ou de deux niveaux. Les riverains concernés se sont impliqués en acceptant de mettre en commun leurs parcelles et bénéficient aujourd'hui de maisons individuelles sur des terrains collectifs. “Je suis heureuse de pouvoir bénéficier d'une jolie maison, lâche Edline Jacques, une mère de famille de cinq enfants. En fait, je n'aurai jamais pu la construire moi même, vu que je n'en ai pas les moyens. Je ne souhaite maintenant que de trouver du travail.”

PMJEAN-1281A Pétion-Ville aussi, derrière les élans de joies de ceux qui ont retrouvé une maison se posent des questions. En rapport à la succession ou la vente. D'autant que les démarches légales des bénéficiaires auprès des autorités compétentes ne sont pas finalisées et qu’ils ne disposent d’aucun titre de propriété.

Et pourtant, pour en arriver là, il a fallu toute “une opération”, explique Jacques Bien Aimé, directeur d'analyse et d'évaluation au Bureau de monétisation des programmes d'aide au développement (BMPAD), rencontré à son bureau au Bicentenaire. “A Delmas 32 comme ailleurs, il a fallu premièrement convaincre la population de ce qu'on allait faire et les inciter à mettre leurs terrains en commun. Puis dégager de l'espace de construction celui des infrastuctures qui permettent la mobilité dans le quartier. Notre projet c'est de “parvenir” vraiment à mettre en place un système de copropriété* c'est-à-dire où chaque bénéficiaire est propriétaire. »

Tout n'est pas gagné. Si les besoins en logement sont criants et que nombreux sont ceux qui continuent à vivre dans des camps ou sont entassés dans des ravines crasseuses, dépourvues de la moindre infrastructure, la copropriété ce n'est pas exactement le souhait des familles interrogées. Beaucoup de familles habitant les nouvelles bâtisses ne se sentent pas véritablement propriétaires et redoutent des conflits futurs avec les proches voisins.

Dans une salle en préfabriqué de l'Université d'Etat d'Haïti, le professeur Jean Renol Elie (interview à lire ici) reçoit entre deux activités. Sociologue et juriste, il explique le blocage. “Le problème est culturel et juridique, dit-il. Beaucoup d'haïtiens ne comprennent pas encore la notion de copropriété. D'ailleurs, le code civil haïtien, vieux de 1825 et toujours en application, stipule que le propriétaire du sol est propriétaire de tout ce qui est dessus. Ainsi, nous tous continuons à lutter pour avoir notre propre parcelle, notre propre maison et par là même à diminuer les capacités de production agricole du pays et agrandir infiniment l'agglomération urbaine. C'est peut-être ce qui explique l'échec de maints projets de logements collectifs au pays”.

 

* Le régime de la copropriété en Haïti est régi par la loi du 13 août 1984 organisant le régime de la copropriété. En 2012, un arrêté fixant les procédures et les modalités d'application de la loi du 13 août 1984 (Le Moniteur, numéro 4, année 2012) est venu compléter ce texte, dont l’application  peine toujours à prendre corps.

 

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