mososah
obser
twitter
facebook Mososah (2)

capLeft

capRight

 Les acteurs du logement

 Répertoire des projets

 Sites recommandés

Revue de presse

faire un don

 Interview -Interview

« Il y a tout un travail à faire pour que les gens comprennent le concept de logement social »

Jean-Rénol Elie, sociologue, est professeur à la Faculté des sciences humaines de l’Université d’État d’Haïti à Port-au-Prince. Il répond aux questions de l’Observatoire afin d’expliquer comment la sociologie peut contribuer à améliorer la crise du logement que connait Haïti.

Propos recueillis par Sandra Mignot - 3 février 2015

Quel pourrait être le rôle du sociologue dans l’amélioration des conditions de logement ?  Jean-Rénol ElieQuand on parle de logement ce n’est pas une question qui incombe uniquement aux ingénieurs, aux architectes. Il y a tout un environnement, des conditions économiques, des conditions sociales qui interpellent le sociologue. Comment les gens s’organisent pour se loger et dans quel cadre vont-ils socialiser leurs enfants, quels types de relations s’observent entre les gens qui habitent un quartier ? Tout ça ce sont des questions qui nous intéressent. D’ailleurs, avant même le séisme, nous avions proposé à la direction de la Faculté des sciences un travail conjoint sur le logement. A l’époque on s’inquiétait surtout des cyclones, qui posent la question de la qualité des matériaux et du type de construction, ainsi que de savoir comment les gens s’organisent pour se fournir les matériaux et se trouver un nouveau logement à chaque catastrophe. Tout ça ce sont des questions d’ordre sociologique. D’ailleurs, un architecte ne peut pas travailler sans comprendre le type de relations que les gens entretiennent entre eux et c’est à partir de la qu’on va pouvoir organiser le logement et une unité habitationnelle. Enfin, une fois les nouveaux logements construits, il y a toute une éducation à donner aux gens. Et nous autres nous formons des travailleurs sociaux qui travaillent ces questions et accompagnent les gens dans leur adaptation aux types de logements qui sont proposés.

Il faut à la fois que le logement soit conçu en fonction de la population et que celle-ci s’adapte à ce qui lui est proposé ?  Absolument. Mais en même temps ce n’est pas statique. Le niveau de formation des gens, les difficultés auxquelles ils sont confrontées, les changements dans tout l’environnement social, l’environnement physique, tout ça a une influence sur le logement. Il faut toujours se rappeler que c’est dynamique.

L’Etat et ses agences font-ils appel à vous ?  On ne fait pas appel à nous mais c’est à nous de faire valoir nos compétences et de montrer que nous avons quelque-chose à apporter.

Etre bien logé joue-t-il un rôle important dans la participation de l’individu au fonctionnement de la société ?  Quand on parle du développement de la personne, de l’individu, cela ne se limite pas au physique. Il faut que cette personne se sente bien. Il faut qu’elle ait de bonnes relations avec son environnement. Il faut qu’elle sente que les conditions de logement dont elle bénéficie lui permette de bien éduquer ses enfants. Tout cela entre en jeu. Il est inscrit dans notre constitution que tout citoyen a droit à un logement décent. Celui qui y accède sent qu’il est pris en compte, qu’on le respecte comme citoyen, ça lui permet aussi de comprendre que dans cette société, il doit avoir un comportement en rapport avec l’importance qu’on lui donne. Alors il se sentira beaucoup plus intéressé à participer à l’amélioration des conditions de vie de la société. Un individu a toujours besoin de sentir qu’on le prend en compte, cela fait partie même de l’estime de soi.

Voyez-vous quelque-chose de positif dans les récents projets de construction de logement ?   On a élaboré ces projets sans consulter les gens et du coup, ils ne correspondent pas à aux conditions économiques et sociales de la majorité de la population. On ne peut pas considérer un individu isolément. Il doit aller à son travail, il a déjà tout son groupe d’amis, etc. Comment va-t-on prendre en compte tout cela pour que l’individu se sente bien et s’engage afin d’améliorer les conditions écologiques, l’environnement etc. Est-ce qu’on pense aussi à mettre en place un programme de formation pour l’amener à mieux se situer dans son environnement ? Ces projets de logement, pour la plupart, sont réservés à certaines couches sociales, pas aux plus démunis. Et il faut aussi travailler sur la tenure de la terre, à savoir : qui possède le sol. Déjà nous sommes prisonniers du code civil qui voit la question d’une certaine façon. Il y a des aménagements à faire au niveau législatif, au niveau du corps social pour que cela fonctionne. Il faut aussi penser au transport entre le terrain et le lieu de travail, l'école pour les enfants et tout ça. Si on n’a pas tout un paquet ça ne fonctionnera pas.

Et à ce jour, vous n’avez pas vu un projet qui tienne compte de tous ces éléments ?    Nous sommes en train d’examiner les projets. II y a par exemple le projet de l’Iteca, dans lequel il me semble qu’on a plus ou moins tenu compte de tout ça. Et il y a deux projets que nous n’avons pas visités encore. Nous continuons à visiter, analyser… Mais dans ce que nous avons vu, Morne à Cabris, Les Orangers, ça ne correspond pas.

Ces projets ne permettent pas une amélioration des conditions de logement, mais peuvent-il y avoir des effets négatifs sur les populations ?   Nous avons besoin de temps pour analyser cela. Mais il y a un aspect qui nous intéresse particulièrement, c’est celui de l’éducation des jeunes. Dans un projet de logement, il faut aussi se demander s’il va permettre une bonne socialisation des jeunes. Par exemple nous savons qu’au niveau des camps, se présente un problème de promiscuité dont les générations à venir vont pâtir. Quand une famille réside sous une tente, qu’un enfant de six, sept, huit ans suit tous les ébats de ses parents, c’est déjà mauvais pour sa formation, parce qu’il n’a pas l’âge de comprendre. Quand une jeune de quatorze ou quinze ans, vit seule dans une tente, elle manque de surveillance parentale. Aux Orangers, on a exposé des modèles de maisons mais ça ne dit pas comment on va organiser ces habitations. Et qu’est-ce que ça donne, quelles sont les relations de voisinage qu’il va y avoir, quels sont les services communs et comment on les organise. Et tout ça compte pour la formation du jeune.

Le concept de logement social c’est à dire un logement décent fourni par les services de l’Etat en échange d’un loyer modéré est-il compris et accepté par la population ?  Il n’y a pas une bonne opérationnalisation du concept de logement social. Il y a tout un travail à faire avec les gens pour qu’ils le comprennent. Avec l’exode rural, les gens viennent de la campagne, ils sont la première génération qui arrive dans une grande agglomération. S’enfermer dans une seule pièce, déjà cela pose problème parce qu’avant, à la campagne, même si on n’avait pas un grand espace construit, toute la vie n’était pas à l’intérieur de la maison. En ville, en revanche, on est obligé de tout faire à l’intérieur. Donc il y a tout un travail à faire pour que la personne s’adapte. Et il faut organiser les logements et voir comment on va gérer les espaces communs avec des gens que l’on ne connaissait pas avant. Comment établir des relations, comment savoir ce qu’il faut respecter ou non… En ville par exemple, même le fait d’avoir une église ça pose problème. Le bruit que cela produit, est-ce que les voisins peuvent l’accepter ou non ? A la campagne, je peux allumer ma radio toute la nuit. Mais maintenant qu’on est dans un espace où les maisons sont accolées les unes aux autres, comment gérer ça ? Peut-être qu’on peut considérer que le fait d’allumer son appareil donne un certain prestige mais ça apporte aussi de la nuisance au voisinage. Le nouveau-venu ne va pas le comprendre facilement. Tout ça doit s’apprendre.

Cette question de cohabiter dans un espace restreint se pose aussi lorsqu’on parle de copropriété…    Là il y a déjà toute une difficulté notamment sur la propriété du sol. Si l’on se réfère aux lois civiles, le propriétaire du sol est propriétaire de la maison construite… Mais la question de la copropriété pose d’autres problèmes. Par exemple si je veux vivre dans un septième étage, il faut que j’apprenne à gérer les déchets. Ce n’est pas évident, il faut une préparation pour cela. Il y a aussi certains petits arrangements que je ne peux pas faire, comme planter des fleurs devant ma porte, par exemple. En revanche, je peux en accrocher au mur, à la fenêtre, mais ce sont des choses que l’on doit apprendre. Donc la question de la copropriété demande un cadre légal mais aussi toute une formation… On a également besoin de sortir pour respirer, ne pas être confiné dans un lieu. C’est pour ça que poser la question de l’habitat collectif, même si on a déjà des édifices en copropriété, cela exige qu’on organise un fonctionnement et des espaces publics…

La demande des personnes qui intègrent les nouveaux programmes de logements est aussi généralement d’en devenir propriétaires…    Il faut comprendre l’évolution de la formation sociale haïtienne. C’est quelque-chose que nous traînons depuis peut-être deux siècles. Nous avons observé que les gens libres étaient propriétaires. Donc si je suis libre je dois être propriétaire. Et qu’est-ce que cela veut dire, est-ce qu’il y a des limites à la propriété ? Ca aussi ce sont des questions qui doivent nous préoccuper. Et aussi il faut comprendre que beaucoup de gens ont subi tant d’abus, que maintenant ils veulent quelque-chose qui les assure d’être définitivement propriétaire. L’Haïtien, qui vit dans un pays où il n y’a pas de protection sociale se dit : « Si je n’ai pas cette maison définitivement, et bien quand je vais commencer à vieillir, quand je ne pourrais plus payer le loyer, qu’est-ce qui va arriver…? » Même les gens des classes moyennes préfèrent acheter un terrain pour bâtir. Ca va prendre dix, quinze, vingt ans dans les travaux. Mais au moins, on est chez soi.

Compte-tenu de cette problématique peut-on favoriser un système où les gens sont locataires ?   Oui. Mais il faut d’abord être sûr qu’il existe un système juridique qui peut protéger chacun, auquel le citoyen pourra recourir quand il rencontre des difficultés. Car aujourd’hui, être locataire, cela veut dire que le propriétaire peut décider demain d’augmenter le loyer, et qu’aucune instance ne vient protéger l’habitant. Demain il peut vous demander de payer en dollars plutôt qu’en gourdes et vous ne pouvez rien faire.

On dit souvent que pour un ménage haïtien, l’éducation est prioritaire sur la qualité du logement, confirmez-vous cela ?  C’est vrai que pour beaucoup il faut, de toute façon, la scolarisation et faire cet effort-là, c’est donner une chance à son enfant. Les parents peuvent accepter de vivre mal mais faire des efforts pour que leurs enfants soient éduqués. C’est aussi ce qui peut les amener à choisir un endroit pour se loger, proche d’un lieu de scolarisation. C’est comme ça que vous rencontrez des gens comme moi en ville, alors que je viens de la campagne. Si mes parents n’avaient pas fait l’effort de se placer là où je pouvais aller à l’école, je ne serais pas ici aujourd’hui.

 

Les articles de l’Observatoire du logement en Haïti peuvent être reproduits gratuitement, à condition d'en indiquer clairement la source (© Observatoire du logement en Haïti) et l’auteur, avec lien actif vers notre site. Dans le cas de la reproduction sur un support papier la mention de l'adresse de notre site (www.observatoiredulogementenhaiti.org) est exigée. En revanche, les documents de la rubrique Réflexion relèvent de la propriété intellectuelle de leur auteur, seul à pouvoir délivrer l'autorisation de (re)publication. 

footerCapLeft

facebook twitter Mososah (2)
[Accueil] [Qui sommes nous] [Contact] [Participer]

footerCapRight