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Enquete  -Enquête

Expulsions, arrestations, emprisonnements sèment la tension au village Lumane Casimir

Le village Lumane Casimir était l’un des projets phares de la présidence Martelly. 4 ans après son lancement, à peine 40 % des constructions prévues ont été érigées, et seul un tiers des logements finis sont habités. Plus grave, des ménages s’y sentent menacés par des méthodes pour le moins musclées de l’unité de gestion mise en place par l’UCLBP.

Sandra Mignot - le 30 janvier 2015

« Surtout ne mets pas mon nom dans l’article, je ne sais pas ce qu’ils pourraient me faire, » s’inquiète cette mère de famille installée au village Lumane Casimir depuis un peu plus d’un an. Au pied du Morne à Cabris, en cet après-midi de janvier, les lieux semblent pourtant paisibles. Dans les rues tracées au cordeau, entre les petits cubes de couleurs surmontés chacun de leur réservoir de plastique noir et sagement suspendus à l’entrelacs de câbles qui les relie au réseau électrique national, les habitants rencontrés disent apprécier l’atmosphère tranquille et la propreté du “village”. Les plus mal logés précédemment sont soulagés d’avoir enfin un toit sur la tête, même si tous ne sont pas des victimes du tremblement de terre du 12 janvier 2010.

LumaneCasimir

Mais le calme n’est peut-être qu’apparent. Car les habitants s’inquiètent d’une augmentation annoncée du loyer : « Au 1er février, il devrait passer de 1500 HTG à 2500 HTG, croit avoir compris l’un des employés de l’unité de gestion du site également logé dans le village. » Surtout, un certain nombre de familles ont reçu, le 15 janvier dernier, un avis de contentieux pour une dette de loyer supérieure à  20 000 HTG, à échéance du 31 janvier 2015. Les sanctions potentielles ne sont pas précisées, mais il y a de quoi inquiéter quand on sait que l’un des habitants du village a, lui, écopé de 7 mois de prison pour avoir revendiqué avec ses voisins une amélioration de leurs conditions de logement.

Arrêté le 30 juin, Fenel Clotaire n’a en effet pu recouvrer la liberté que le 23 janvier dernier. « J’ai été arrêté pour les convictions que je défendais, » assure ce père de famille qui vient tout juste de rejoindre sa compagne et leurs deux garçons âgés respectivement de trois ans et onze mois, après qu’une ordonnance de non lieu ait permis de clore ses ennuis judiciaires. « Mais j’ai bien l’intention de demander des réparations, poursuit-il, car nous avons tout perdu dans cette histoire. »

Les raisons de la grogne

En juin 2014 en effet, avec les habitants du site, Fenel organise une série de manifestations afin que les gestionnaires se saisissent du problème de la qualité de l’eau distribuée au village. Puisée dans une nappe phréatique qui se salinise, elle est impropre à la consommation. Les habitants sont contraints d’acheter de l’eau tous les jours pour la cuisine, l’alimentation, le ménage, la douche… Pour un site à ce point éloigné des centres d’activité, où il faut payer un mode de transport pour se rendre à l’école, faire ses courses, partir travailler, voilà qui vient encore renchérir le coût de la vie. « Le président Martelly nous avait rendu visite en décembre 2013 et il s’était alors engagé à ce que ce problème soit résolu d’ici au 15 janvier, rappelle Fenel. » La situation s’éternisant, les habitants du village décident de se mobiliser. Trois sit in successifs sont organisés devant les bureaux de l’unité de gestion du site.

Outre la question de l’eau, les habitants veulent également pouvoir devenir propriétaires de leur logement, comme c’est le cas généralement lorsque les logements sociaux sont gérés par l’Entreprise publique de promotion de logements sociaux (EPPLS). Mais le village Lumane Casimir, lui, est sous la gestion de l’Unité de construction de logements et de bâtiments publics (UCLBP), une création du gouvernement Martelly/Lamothe, directement rattachée à la Primature. « L’EPPLS s’était beaucoup affaibli au fil des temps : ses locataires ne payaient pas leurs loyers, les sites construits étaient transformés en bidonvilles…, souligne David Odnell, directeur de la division logement de l’UCLBP. Un programme a donc été mis en place pour renforcer l’EPPLS, mais en attendant nous gérons le village Lumane Casimir, avec le concours de la Société haïtienne de gestion immobilière et communautaire (SOHGIC). » Une entreprise très opportunément créée à l’été 2013…

Sur le statut des logements David Odnell insiste : « Lumane Casimir est construit sur le domaine privé de l’Etat et d’après la loi, il ne peut être cédé. Un droit de jouissance est concédé via un contrat d’affermage, mais les habitants n’en deviendront pas propriétaires. Il y a confusion de leur part avec le projet des 400/100 à Zoranje ou encore Ekam à Caracol où les maisons seront données après quelques années de loyers dument réglés. » Pourtant Fenel, lui, n’en démord pas :  « C’est le président Martelly qui m’a donné cette maison, insiste-t-il. Il a précisé que nous aurions à payer 1500 HTG par mois, et qu’au bout d’un certain temps - à définir avec l’unité de gestion de l’UCLBP - la maison finirait par nous appartenir. » Un cafouillage initial pour le moins difficile à rectifier.

Au fil des trois sit in, l’équipe de gestion du site tente donc plusieurs manœuvres, alternant le chaud et le froid dans sa relation avec les manifestants. A l’issue du rassemblement, l’équipe à la tête de l’unité de gestion réclame ainsi (oralement) à Fenel une dette de 24 000 HTG. « Nous n’avions vécu que 6 mois dans ce logement, s’étonne-t-il encore aujourd’hui. Et on me menaçait d’expulsion si je ne payais pas. Mais à quoi correspondait cette somme ? »

Des conditions d’installation peu claires

D’après David Odnell, les six premiers mois d’installation dans le village sont considérés comme « subventionnés » : « On offre 1000 HTG de subvention sur le loyer de 2500 HTG, de telle manière que les gens puissent avoir le temps de s’équiper en mobilier, avant d’être assujettis à un loyer complet. » Ce qui, d’une part, ne fait pas le compte avec la dette réclamée à la famille de Fenel. Et que, d’autre part, les locataires pourraient peut-être mieux comprendre s’ils disposaient d’un exemplaire du bail qu’on leur a fait signer : aucun de ceux que l’équipe de l’Observatoire du logement a rencontré ne s’est vu confier un double du titre d’habitation. Quant aux tous premiers habitants du lieu, ils assurent n’avoir jamais eu à signer le moindre contrat pour investir la petite maison de 32 m2 et 3 pièces dont les clefs ont été remises au cours d’une cérémonie officielle d’inauguration en mai 2013.

Après la menace viendront - lors du deuxième sit in - les tentatives pour amadouer les meneurs de la fronde. « On m’a suggéré que je pourrais bénéficier d’avantages si je me rangeais au côté de l’unité de gestion, précise Fenel. Un autre des organisateurs de la mobilisation a accepté, mais pas moi. » Au cours du troisième sit in, le 30 juin, un habitant du village, le fils d’une femme handicapée qui participe à la mobilisation, est d’abord arrêté. Ce jour-là les manifestants sont plus nombreux que d’habitude, des habitants de Corail-Cesselesse, ayant eux-même postulé pour une maison dans le village étant venus leur prêter main forte. Les forces de police sont également nombreuses, et utilisent gaz lacrymogène et canons à eau.

Lumane Casimir

La descente aux enfers d’un militant

Fenel est appelé dans le bureau de l’unité de gestion, où, après quelques échanges, un inspecteur de police lui passe rapidement les menottes. « Quand j’ai demandé sous quel mandat on m’interpelait, l’inspecteur m’a répondu : “il faut demander à Mr Harry Adam” (le directeur exécutif de l’UCLBP, ndlr). Celui-ci nous a d’ailleurs escorté en voiture jusqu’au commissariat de Croix-des-Bouquets, » poursuit le père de famille dénonçant un véritable acharnement de la part du directeur qui aurait ensuite fait parvenir au commissaire du gouvernement de la juridiction un courrier à en-tête de la Primature pour demander son maintien en prison. Acharnement confirmé par Jackson Doliscar de Frakka, qui s’est entendu dire, devant témoins lors d’un colloque à Washington par le même Harry Adam, que celui-ci avait « fait emprisonner Fenel Clotaire parce qu’il risquait de détruire le programme Lumane Casimir »…

C’est le début d’une véritable descente aux enfers pour Fenel. Alors qu’il est en prison, sa famille est expulsée de Lumane Casimir. Pour le sortir du cachot, sa compagne est obligée de dilapider leurs économies et vend même la voiture du ménage. Jusqu’à ce que les organisations de défense des droits humains, RNDDH, Frakka, DOP et Amnesty International notamment, prennent l’affaire en main. Emprisonné à Croix-des-Bouquets, Fenel vit la spectaculaire évasion d’août 2014. Son co-détenu est blessé. Lui choisi de quitter les lieux pour se mettre à l’abri et regagne tranquillement la maison de sa mère. « Là, 5 hommes, parmi lesquels j’ai reconnu un de ceux qui accompagnaient souvent Mme Prussien (fondatrice de la Sohgic, ndlr) au village, sont venus me chercher et m’ont agressé au couteau, avant l’intervention de la police qui les a fait fuir… » Passage par l’hôpital, puis retour à la case prison, sans que, jamais, l’homme ait été entendu par un juge. L’audition ne sera programmée que le 8 octobre, trois mois après son incarcération. Pour qu’une ordonnance de non lieu soit finalement prononcée fin décembre…

Une sensation d’insécurité croissante

« Ils ont voulu écraser le comité des habitants que nous avions créé avec Fenel, explique Rosita*, une des mères de famille qui a participé aux manifestations. Alors que nous organisions une conférence pour la presse, l’unité de gestion est venue contredire chacun des points que nous avancions et ils ont fait en sorte que les journalistes ne sortent pas les informations. Des gens qui travaillent au service de l’unité de gestion sont installé

Des retards en cascade

S’il est un point sur lequel tous s’accordent, ce sont en revanche les différents retards du projet. Outre l’assainissement de l’eau - l’UCLBP a promis de créer un autre point de pompage plus haut sur le morne qui permettrait d’accéder à une eau potable -, sur les 3000 logements prévus, seuls 1280 ont été construits à ce jour. « Et nous ne construirons plus sur ce site, sauf à bénéficier d’un don de la coopération internationale comme vient de le faire l’Inde, qui nous permet d’ajouter 224 unités au village, assure David Odnell, directeur de la division logement à l’UCLBP. » Et toutes les maisons ne sont pas habitées, loin s’en faut. « Nous avons 480 ménages installés, mentionne David Odnell. Les autres bâtiments présentent des défauts qui doivent être corrigés avant de les attribuer à quiconque. » Avec un budget qui reste encore à débloquer… La difficulté selon lui, c’est que l’UCLBP n’était pas le commanditaire du projet de construction, puisqu’elle n’existait pas lorsqu’il a été lancé. « C’est le ministère de la planification qui a signé les contrats, explique-t-il. Je n’ai donc aucun pouvoir de sanction contre le constructeur devant les malfaçons ou retards constatés. Je ne peux que refuser la livraison… » Par ailleurs le village manque encore de beaucoup d’équipements. Si une première école fonctionne, le commissariat et le centre de santé ne sont pas achevés. La construction du mini parc industriel qui devait fournir un emploi aux habitants est interrompue depuis plus d’un an. « Bien-sûr cela désarticule notre projet, reconnaît David Odnell, car certains locataires n’ont pas d’emploi. » C’est d’ailleurs une autre étrangeté du village Lumane Casimir : comment a-t-on pu attribuer des logements locatifs à des ménages sans emploi, alors que l’unité de gestion déclare exiger un revenu compris entre 7000 et 10 000 HTG mensuelles ? « C’est sans doute que les gens ont menti sur leurs revenus, conclut le directeur de la division logement. » Mais celui-ci ne se montre pas inquiet outre mesure. Devant la crise du logement que connait le pays, il assure disposer déjà de plus de 9000 dossiers de locataires potentiels  : « Et nous savons que ces maisons peuvent intéresser d’autres catégories de la population, comme des jeunes professionnels. Les gens sont même prêts à payer plus cher pour les avoir. » Un avis qui n’engage pour l’instant que lui… On raconte que certains des policiers qui se sont vu offrir l’accès à ces logements les auraient refusés.

s dans le village afin de nous espionner ou de faire passer le message à leurs voisins que si ils se tiennent tranquilles les choses s’arrangeront pour eux. D’ailleurs ces derniers temps il y a eu des réunions avec certains habitants pour ce problème de dette.  »

Outre l’absence de bail, les habitants dénoncent également une autre source d’insécurité  : l’unité de gestion conserverait à présent le double des clefs de chaque logement. Plus pratique pour organiser les expulsions à l’avenir ? D’après David Odnell, 6 seulement auraient déjà été réalisées, pour 480 logements habités : « Ce sont des gens qui ont sous-loué en général, résume-t-il. Où qui n’ont jamais payé leur loyer. Sinon, quelle que soit la dette, il suffit de venir payer un mois pour que cela suspende la procédure de contentieux. D’ailleurs je suis sur que dès lundi, tous vont venir au bureau payer un ou deux mois de loyer. »

D’après les habitants, au moins trois familles ont été expulsées pour avoir tenté de soutenir Fenel après son arrestation. « On ne nous laisse même pas manifester, s’insurge Moïse*, un autre habitant de Lumane Casimir concerné par la procédure de contentieux… Ce sont des méthodes dictatoriales ! »

Mais le directeur de la division logement insiste : « Si nous voulons qu’il y ait un véritable secteur du logement dans ce pays, il faut bien un cadre assorti de sanctions… Le paiement des loyers n’est pas une priorité pour les Haïtiens qui privilégient l’éducation et l’accession à la propriété. Même les plus démunis parviennent à se construire un logement dans un bidonville. Regardez Jalousie, il y a des millions dépensés par la population sur un site pourtant à risque. Si l’Etat avait anticipé, nous n’en serions pas là. Et c’est ce que nous voulons montrer avec le village Lumane Casimir : si l’Etat manage et gère convenablement les affaires du logement, la population peut y vivre dans un cadre adéquat et paisible. »

Pour la paisibilité, on pourra douter que le programme ait atteint son objectif. Au cours de notre deuxième visite au village, l’équipe de l’Observatoire du logement en Haïti a elle-même reçu des menaces téléphoniques lui intimant de quitter les lieux… Quant à la bonne gestion, les témoignages des habitants sur les procédures d’expulsion parlent d’elles-mêmes. « Ils sont intervenus quand nous n’étions pas là, résume Nadine, la compagne de Fenel. On a jeté nos affaire au loin, sous la pluie, du mobilier a été cassé. » Une grosse déception donc pour des populations déjà démunies et fragilisées et qui voulaient faire valoir leurs droits. « D’après l’article 22 de la constitution, l’Etat doit nous abriter, pas nous jeter dehors, conclut tristement Fenel Clotaire. »

 

*par mesure de précaution, et à la demande des personnes interrogées les prénoms ont été modifiés.

 

NDLR : Les demandes d’interview formulées auprès d’Harry Adam et de Marie Fransonnette Prussien sont à ce jour restées sans réponse.

 

 

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